© Raymond Depardon / Magnum Photos
28 novembre 2017  / Cinema

Interview : Raymond Depardon, l'oeil sur la planète

Fabien Menguy
28/11/2017

Après le documentaire San Clemente, le photographe et réalisateur livre un nouvel instantané de la folie de nos concitoyens. Dans 12 jours, il filme les audiences d’internés sans consentement, poursuivant ainsi son travail cinématographique sur l’institution judiciaire vu dans 10e Chambre… Rencontre avec celui qui scrute le monde comme personne.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire ce documentaire ?

Raymond Depardon : Une psychiatre et une magistrate qui avaient travaillé avec moi sur 10e chambre, instants d’audience m’ont appris qu’il y avait une nouvelle loi qui permettait aux patients internés d’office de voir un juge. Je me suis dit que ça allait me permettre de continuer à filmer la parole, d’écouter les gens et de retourner à l’hôpital psychiatrique pour voir ce qui avait changé depuis San Clemente en 1982. J’ai été agréablement surpris. Les choses ont évolué dans le bon sens. Ça n’empêche qu’il y a toujours des portes, mais les patients ont la clef de leur chambre. En fonction de leur statut, ils peuvent sortir ou non. Ce sont plutôt les infirmiers qui sont enfermés. C’est quand même une bonne chose, ça signifie que les droits de l’homme s’appliquent à ces personnes “sous contrainte et sans consentement”.

Pourtant, dans le film, aucun des patients n’est libéré à l’issue des audiences.

C’est étonnant, en effet. Sur les 72 patients sélectionnés et les dix qu’on a gardés au montage, il n’y en a en effet aucun qui a été “libéré”. Je ne sais pas si ça les libérerait d’ailleurs, parce que le problème, c’est la maladie, en fait. Il y en a un ou deux qui pourraient sortir, mais qui restent volontairement, comme cette femme en burn-out. Finalement, c’est intéressant.

Le cas de cette femme montre d’ailleurs que tout le monde peut être touché.

En effet. Ce qui est incroyable, c’est qu’il s’agit d’une photo d’aujourd’hui. On se dit que ce sont des gens en dehors de la vie, mais pas du tout. On voit des personnes en burn-out, d’autres qui veulent se suicider, des violences dans la rue, des problèmes de terrorisme ou de fantasmes terroristes, et aussi des individus à cheval entre la justice et la psychiatrie. Toute la société arrive là. Selon les derniers chiffres officiels, 92 000 personnes sont hospitalisées sans consentement. 1,8 million font des allers-retours dans ces établissements, 20 millions prennent des calmants. Les Français battent même le record du monde en la matière.

Ce film s’inscrit dans la continuité de vos travaux photographiques sur l’enfermement, comme on le voit dans vos expos. En quoi ce thème est-il important ?

J’ai eu la chance d’avoir une enfance heureuse dans une ferme. Mais les liens de subordination, je n’aime pas trop. Ça vient de mes parents cultivateurs. Et c’est vrai que la liberté, si on m’en privait, je ne serais pas très content.

Que pensez-vous des selfies ?

Je trouve que c’est plutôt bien, car ça a un peu détendu tout le monde vis à vis de la photographie. Personnellement, je prends beaucoup de photos dans la rue sans avoir le temps de demander l’autorisation. Alors, on me dit : « Oui, mais vous volez ! » C’est seulement que je fais partie de cette école qui estime à juste titre qu’une attitude naturelle est plus intéressante qu’un geste prémédité. Je le vois bien, quand je regarde les photos sur lesquelles je prends la pose, je n’ai pas l’air très malin. Alors les selfies, je pense qu’ils ont un peu détendu les gens. Il y a moins de tensions avec la photo depuis cette pratique. C’est vrai que la question de leur utilité se pose. Peut-être que la photo est un médium qui est fait pour la proximité, pour rester près des gens.

Est-ce que vous avez fait de votre vie ce que vous vouliez en faire ?

Oh oui, quand même. J’aimerais prendre plus de temps pour des choses que je ne connais pas, mais c’est terrible avec moi, j’ai toujours envie de retourner sur les “lieux du crime”. Avec mon expérience, l’Afrique, l’Asie, l’Amérique du Sud… vous voyez un peu…

Où aimeriez-vous aller ?

Si j’ai toujours envie de retourner là où je suis déjà allé, j’ai des axes. C’est marrant, il y en a comme ça auxquels je me réfère. Partir de Carthagène jusqu’à la Terre de Feu, prendre la nouvelle autoroute qui va de Rio jusqu’au Lac Titicaca. J’aimerais aller au sud de l’Angola. Je voudrais bien montrer à Claudine, ma femme, Ujiji, la ville de Tanzanie où Henry Morton Stanley, à la recherche de l’explorateur disparu Livingstone, a lancé : « Docteur Livingstone, je suppose ? » J’aimerais me rendre aux chutes du Zambèze et, s’il n’y avait pas la guerre, je retournerais au Yémen. Il ne faut pas y aller. Ce n’est pas tellement les bombardements qui me font peur, mais plutôt la technologie américaine. Des mecs en Virginie avec des drones qui te visent. Toi tu te prends une Toyota avec chauffeur, et hop ! C’est dommage. Très jeune, on m’a envoyé en Algérie, j’ai vu le monde oriental et je ne m’y suis pas senti si mal que ça. Comme je suis né dans la vallée de la Saône, a priori, je n’avais pas de rapport avec l’Orient. Quoique, quelque part si, parce que cette vallée de la Saône communique avec la vallée du Rhône, qui elle, débouche sur Marseille. Et de Marseille, on part vers l’Orient, sur le Levant. Là-bas, en Afrique, il y a plein de clichés à prendre. Mais une photo, ça ne se délivre pas comme ça, d’un coup de baguette magique. Il faut traînasser. Et il n’y a plus de Depardon, là. On est anonyme, il faut avoir l’humilité du petit photographe.

Pour ajouter un événement à votre wishlist, vous devez être connecté à votre compte !

Pas encore inscrit

Créer votre compte en quelques clics pour participer à nos jeux-concours, gagner des invitations exclusives et créer des wishlists dans votre espace personnel avec tous les articles et bons plans d’A NOUS PARIS qui vous intéressent.