© Paul-Henri PESQUET
04 avril 2017  / TV

Zoe Cassavetes, un film en série

Propos recueillis par Fabien Menguy
04/04/2017

En digne héritière du style réaliste et des personnages exacerbés de son père John, Zoe Cassavetes filme la vie d’une ado délurée dans Junior. Une websérie disponible en exclusivité sur Blackpills, la nouvelle plateforme de VOD pour smartphone.

Pourquoi avez-vous accepté de réaliser Junior, cette série initiatique pour Blackpills ?

Zoe Cassavetes : Parce que j’ai toujours été intéressée par ce format. Et j’ai aimé le processus d’écriture, apprendre à écrire pour les séries, comprendre qu’il était possible de faire passer énormément de choses en 10 minutes. Après, j’ai tourné la série comme si c’était un film, donc ça ne faisait pas de différences pour moi. Et puis, ça parle des ados et je veux en être. Pas me dire : « Oh, ce sont des histoires d’adolescents, ça ne m’intéresse pas ». Non, je veux rester ado dans ma tête.

 

Tourner pour une œuvre diffusée sur un téléphone, ça change quoi ?

J’ai accepté l’idée, et moi-même quand je cuisine, je regarde la télé sur ma tablette. Mais au début, en tant que réalisatrice, vous vous rebellez : « Mais comment les gens peuvent-ils regarder un film sur leur téléphone ou leur ordinateur ? Et pourquoi j’ai accepté de faire ça ? » Et puis, vous vous faites une raison, parce que vous voulez que les choses se fassent et qu’elles se voient. Les gens n’ont plus beaucoup de temps maintenant, et plus de difficultés à se concentrer. C’est donc une nouvelle façon de travailler.

 

Qu’est-ce qu’il y a d’autobiographique dans cette série ?

C’est drôle, j’ai dû un peu lutter pour me replonger dans ces années lycée, parce que je détestais l’école et je voulais devenir adulte. On a tendance à croire que les jeunes d’aujourd’hui sont sauvages et font des choses folles, mais, en y repensant, j’en ai fait autant et je me demande comment je suis encore en vie (rires). Mais c’est difficile à la quarantaine de se replonger dans ces années-là, car à l’époque, tout était une découverte, tout était dramatique. On était là : « Oh mon Dieu, comment il a pu faire ça ? Il m’a brisé le cœur ! » Tout était excitant. J’ai dû me remettre dans cet état. Après, les archétypes des jeunes restent les mêmes. Il y a les nerds, la pom-pom girl, les athlètes, les accros aux jeux vidéo… Rien n’a changé.

 

Rien, sauf l’arrivée d’internet et des smartphones.

Oui, à cause des smartphones, c’est un putain de nouveau monde ! Je suis nostalgique, bien sûr, mais le fait de les avoir sous les yeux en permanence nous prive de mystère. Bien sûr que cela permet des choses formidables comme vous parler par Skype, là maintenant. Mais nous, nous connaissons un monde différent, celui d’avant. Ces gamins, non. Pour moi, la globalisation du monde est totalement effrayante. Ça va trop vite. Il suffit de regarder le monde aujourd’hui. Dans mon beau pays, par exemple (rires). Mais même si les jeunes font des choses horribles, ils sont malins et intelligents. Est-ce qu’on était aussi malins que ça quand on était jeunes ? Sûrement, mais nous étions moins sophistiqués. Parce qu’on ne pouvait pas prendre un Uber, passer un coup de fil, ou faire un tchat vidéo. J’ai donc dû moderniser mon ressenti sur mon adolescence.

 

Que pensez-vous des réseaux sociaux chez les plus jeunes ?

Quand vous allez à un concert maintenant, tout le monde est en train de filmer. J’ai envie de leur dire : « Mais regardez le concert ! C’est en live devant vous ! » Mais ce sont des experts en informatique. Ils vivent avec depuis toujours. Ils ont créé leur propre langage. Mais je pense que c’est too much. Il y a trop d’informations, donc tout le monde ne retient que quelques bribes. C’est intéressant de voir comment ils vont évoluer. Dans un sens, ils sont plus impliqués, car ils ont accès à l’info. Ils sont féministes, ou ça, ou encore ça... Et c’est bien, car aujourd’hui avec ce qui se passe en politique, il faut être impliqué, et c’est certainement parce que nous n’avons pas été assez impliqués que cela arrive.

 

Justement, quel effet ça vous fait de savoir que votre jeune héroïne va grandir dans l’Amérique de Donald Trump ?

Je pense que ce sera certainement la leader anti-Trump à son école. Moi, je crois que je me suis remise du choc maintenant. Je trouve ça ridicule. Et la chose positive dans tout ça, c’est que les gens se sont enfin réveillés. On a enfin réalisé que les USA n’étaient définitivement pas une démocratie. Je pense que cela va être une belle période pour les artistes.

 

Quel est l’héritage de votre père dans votre réalisation ?

Un style familial (rires). Je ne sais pas, c’est peut-être dans mon ADN. En tout cas, je ne regarde pas les films de mon père en me disant : « Tiens, je vais filmer comme ça ». Notre point commun, c’est l’intensité des personnages et la façon dont leurs émotions les dirigent. Et où est l’émotion ? Elle est là, au fond des regards.

 

Logan, votre jeune héroïne, est fan de la Nouvelle Vague. En quoi a-t-elle influencé ce projet ?

C’est drôle, parce que quand j’ai commencé à imaginer Logan, je pensais à Anna Karina, un peu comme un ange sur mon épaule. Sa vulnérabilité, ses yeux... Personnellement, je suis fan de la Nouvelle Vague, car j’aime le réalisme. Et c’était une période incroyable pour créer. Il y avait tellement de liberté. Et c’est cette liberté que j’apprécie.

 

Quels sont vos projets ? Une saison 2 à Junior ?

Non, ce n’est pas prévu, mais je suis en train d’écrire quelque chose inspiré par l’ère Trump. Et en faisant des recherches, je tombe des nues tous les jours. J’ai envie de montrer ça aux gens. Votre chance à vous, c’est d’avoir un vrai processus démocratique. Ça m’impressionne. Je suis très concernée par la politique française. Je regarde les news tous les jours. C’est fou. J’entends parler de François Fillon tous les jours… et de Pénélope.

 

Vous avez vécu en France, quelle est votre relation à ce pays ?

J’adore la France, j’y ai vécu pendant six ans. Je regrette des choses comme la nourriture, évidemment, mais aussi les conversations intéressantes, les échanges. À Los Angeles, il n’y a pas vraiment de débat. C’est marrant, quand je suis revenue de France, tout le monde me disait : « Tu es très remontée, dis donc ! » Je répondais : « Peut-être que je suis un peu française, maintenant » (rires).

 

Un mot de conclusion ?

(En français) Vive la France (rires).

 

Vive l’Amérique, alors !

S’il vous plaît, ne nous détestez pas.

 

Junior, 10 épisodes de 10 minutes écrits et réalisés par Zoe Cassavetes, avec Lucia Ribisi, Eric Johnson et Amy Seimetz. Disponible sur l’application Blackpills (ios et Android) en accès gratuit, et sans pubs en accès premium.

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