©Amy Troost
20 novembre 2017  / Artistes

Interview : entretien avec Charlotte Gainsbourg

Carine Chenaux
20/11/2017

Le disque, qui aurait pu s’appeler Take, comme l’anagramme du prénom de sa sœur Kate, dont la disparition lui a comme imposé l’écriture de ses textes – pour la première fois et pour beaucoup en français –, résonne d’une sincérité absolue. Finalement doté d’un titre au triple sens, Rest, qui évoque à la fois, côté anglais, le “Rest in Peace” adressé aux disparus, comme la possibilité d’une sérénité retrouvée pour celle qui le leur souhaite, s’entendra surtout chez nous comme un “Reste”, avide de retenir les belles choses du passé. L’artiste y évoque ceux qui ne sont plus donc, mais aussi ses cauchemars, ses incertitudes, ou encore ses enfants, épaulée par le producteur électro SebastiAn, pour un résultat tout en dualité maîtrisée, entre chanson grave et électro légère. Avec au passage, un titre offert par Sir McCartney qui vient se fondre à l’ensemble aussi bien qu’un autre, drivé par Guy-Man de Daft Punk.

Alors que vous étiez toujours très présente au cinéma, musicalement parlant, notre dernière rencontre avec vous remonte à six ans, pour la sortie de votre live Stage Whisper ; ce qui fait quand même une longue absence discographique…

Charlotte Gainsbourg : Oui, ça fait vachement longtemps, mais en effet, il y a eu des films. Ce n’est pas que j’ai traîné plus que ça, mais le fait est qu’un projet au cinéma, ça n’attend pas, et que du coup, dans l’histoire, c’est toujours la musique qui laisse la main. Je n’étais pas dans l’urgence ; SebastiAn, qui a produit l’album, travaillait aussi sur d’autres choses… Et au final, c’est vrai qu’on a pris le temps.

À l’arrivée, on découvre une véritable atmosphère, aussi cohérente que très particulière…

J’ai toujours aimé les albums, non pas “concept”, parce que je ne sais pas vraiment ce que ça veut dire, mais qui, dans leur ensemble, racontent une histoire, plutôt que d’être une succession de titres isolés. Je pense que la ligne directrice du disque, au départ, c’était cette fameuse atmosphère de films d’horreur… Au moment où j’ai fait mon album avec Air, j’étais déjà inspirée par des films comme La Nuit du Chasseur, qui mélangeaient l’enfantin et l’effrayant. Là, c’était plus des choses très chaotiques, très angoissantes, comme Les Dents de la mer, Shining, Carrie aussi, qui m’ont un jour marquée. Quand mes parents se sont séparés, donc quand j’avais environ 9 ans, mon père a acheté un écran géant qui occupait tout un mur, ce qui, pour l’époque était assez incroyable, et on regardait aussi bien des Walt Disney que des trucs de ce genre, en fait.

D’où le sentiment que l’album distille aussi bien une ambiance un peu angoissante que le souvenir de moments heureux ?

Oui, parce que je ne me lasse pas de mes impressions d’enfant. Je ne sais pas si c’est parce que j’ai eu moi-même des enfants que je suis encore dans ce monde-là grâce à eux, mais il m’est impossible de lâcher ce bout de moi, tout en comprenant à quel point, depuis cette époque, tout a changé. Et je ne peux pas non plus m’empêcher d’en être nostalgique, parce que j’ai peint de ces moments un portrait beaucoup plus beau, beaucoup plus idyllique qu’ils ne l’étaient en vérité. Je me souviens très bien de ma sœur, Kate, qui se demandait toujours pourquoi j’idéalisais tout ça. Mais pour moi, c’était magique. En tout cas, j’ai rendu cette période magique. Aussi, parce que j’avais, enfant, une fantaisie que j’ai perdue. Et pourtant, je faisais des cauchemars, dont je parle dans l’album, mais je me suffisais à moi-même, j’avais ma singularité. J’étais pleinement moi, et puis, avec le temps, c’est un peu comme si ça s’était effiloché.

C’est ça que vous aviez envie d’exprimer ?

Oui, parce qu’au contraire de véritables auteurs qui peuvent écrire sur des choses qui leur sont étrangères, moi, je ne pouvais m’exprimer que sur ce que j’ai d’intime.

En ayant signé vos chansons, avez-vous, autant qu’on a l’impression de vous découvrir vraiment, la sensation de vous révéler pour la première fois ?

Pas vraiment, parce que sur l’album IRM avec Beck, notamment, j’ai déjà eu l’occasion de parler de moi, et surtout d’un accident que j’avais eu à la tête… Bon, tout le monde était au courant, mais j’ai eu envie d’en faire de la musique. J’évoquais ma mort, c’était très personnel. Sur le disque avec Air, peut-être moins, mais encore, il était beaucoup question d’enfance, d’une atmosphère nocturne, particulière, déjà. En tout cas, jusqu’ici, j’ai toujours eu l’impression qu’au travers de mes albums, je me livrais. Là, c’est sûr, comme j’aborde des choses vraiment douloureuses et donc le drame récent qui est survenu dans ma famille, peut-être que cela apparaît comme davantage impudique. Mais je l’assume, parce qu’en réalité, je n’ai pas pensé le disque spontanément avec l’idée de m’adresser aux gens. Je l’ai enregistré en huis clos, avec la complicité de SebastiAn, qui est venu me retrouver à New York. C’était très intime dans la manière de le faire, donc je n’ai pas envisagé que je pourrais en être gênée. Ce n’est qu’à la fin, pour le titre “Les Oxalis”, où il est question de cimetière et que je voulais absolument associer à une de ses musiques, bien plus légère en comparaison, que SebastiAn m’a demandé si je n’allais pas être gênée de l’antagonisme des deux. Et c’est lui qui, à cet instant, m’a fait comprendre que c’était ça, justement, l’album, pour moi. Que toutes ces musiques qui étaient à l’opposé de ce que je racontais, me permettaient une certaine impudeur, parce qu’elles m’apportaient une distance.

Avant le choc de la disparition de votre sœur, vous aviez déjà eu l’envie d’écrire vos propres textes ?

Je n’avais pas osé. Avec Nicolas et Jean-Benoît de Air, qui sont, comme ils le disent eux-mêmes exclusivement des musiciens, j’avais essayé d’écrire un peu, et j’ai pondu un petit texte qui arrive à la fin. Beck, de son côté, me poussait à l’écriture, d’autant qu’il voulait m’entendre chanter en français. J’ai essayé, mais c’était très intimidant, surtout quand je voyais la facilité avec laquelle lui-même ou des gens comme Jarvis Cocker y parvenaient. Mais il n’empêche que j’ai essayé. J’écris un journal, réel ou truqué – à une époque où je le destinais à quelqu’un – depuis mes 14 ans et je me suis souvent replongée dans ces pages pour voir si des mots pouvaient en ressortir. J’ai fait de nombreuses tentatives en réalité, mais je me jugeais tout de suite, je me trouvais nulle, et je n’ai pas senti un très grand enthousiasme de la part du peu de personnes à qui je faisais lire ce que j’écrivais. Si, Étienne Daho a été hyper-encourageant. Ma mère aussi, sauf qu’elle n’est pas très objective (rires). Et puis, Connan Mockasin, avec qui j’avais déjà travaillé, m’a donné une vraie impulsion. Mais le problème avec moi, c’est que je doute beaucoup. C’est pour ça que je n’ai pas montré mes textes à Yvan (Attal, son mari, ndlr), parce qu’il me connaît tellement bien, que s’il fronce les sourcils, c’est sûr, j’arrête tout (rires).

Et puis…

Et puis Kate est morte, et six mois plus tard, nous avons tous déménagé à New York, parce que moi, je sombrais, à Paris. Une fois là-bas, elle m’obsédait toujours, mais il y avait une sorte de distance, ça devenait plus irréel et moins invivable. Pourtant, j’avais toujours besoin de parler d’elle tout le temps, de n’écrire que sur elle, et très vite, l’album a pris corps. Là, SebastiAn a compris – parce que jusque-là, on se cherchait, mais on n’arrivait pas vraiment à se trouver – que c’était un tournant. Dans cette ville qu’on ne connaissait pas bien et où tout n’était que premières fois – un thème qui me tient à cœur aussi –, j’ai écrit sans crainte du jugement.

Aussi, sans plus vous comparer à votre père ?

Je me suis dit que définitivement, j’étais moins bien que lui, mais que je n’en avais rien à foutre (rires). Et très honnêtement, je suis très contente de dire qu’il était un génie, que je n’en suis pas un et que j’ai écrit ce que j’ai écrit, sans me satisfaire de médiocrité pour autant. J’ai fait quelque chose de sincère et d’imparfait. De la même manière qu’enfant, je trouvais ridicules les tirades de cinéma où on ne parlait pas comme dans la vie, je voulais des fautes “choisies”.

Restait votre volonté de vous confronter au français, finalement très présent sur l’album, et inattendu…

L’anglais était pour moi une échappatoire, bien légitime, de par ma mère et parce que je suis née à Londres, parce qu’en français, je vois tout de suite quand ça sonne faux. En anglais, quand je découvre un scénario, par exemple, je ne suis pas sûre d’en comprendre toutes les subtilités. Ce n’est qu’il y a trois ans environ que je me suis mise à lire des œuvres en anglais, mais c’est laborieux.

Vous n’êtes donc pas totalement bilingue ?

L’anglais, c’est la langue de ma mère, mais elle nous a toujours parlé en français, puisque mon père ne parlait pas un mot d’anglais. Le seul terrain sur lequel on pouvait s’entendre, c’était un français très maladroit. Nous, on la corrigeait sans arrêt, mais du coup, ça se mélange parfois et il m’arrive encore d’avoir quelques doutes… « Je vais téléphoner le docteur ?? »

À écouter : Album Rest, Because Music.

À voir : La Promesse de l’Aube, d’Éric Barbier, avec Pierre Niney, en salles le 20 décembre.

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