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17 décembre 2016  / Artistes

Laurent Garnier : « j'aime pas la nostalgie, ça m'emmerde »

Benjamin Cerulli
12/12/2016

On a posé quelques questions à la légende vivante avant son passage au Weather Winter. L'occasion de faire le bilan, calmement, de se remémorer chaque instant et d'appréhender l'avenir. Entretien « retour vers le futur ».

Avec toutes interviews que tu as données en plus de 25 ans de carrière ça doit être difficile de ne pas se répéter. Du coup on aimerait bien commencer cet entretien avec un secret de Laurent Garnier...

Laurent Garnier : (rires) C'est drôle que tu me poses cette question parce que je me demandais justement il y a peu s'il y avait un truc que je n'avais jamais dit aux médias. Mais impossible de m'en souvenir, du coup ça doit pas être si important.

Tu as eu plusieurs vies : la Haçienda, le Rex, F Com... Laquelle te rend le plus nostalgique ?

Je n'ai pas l'impression d'avoir eu plusieurs vies, j'ai l'impression d'en avoir eu une seule. Et je ne suis absolument pas quelqu'un de nostalgique, mais alors pas du tout ! J'ai aimé toutes ces périodes mais je les prends plus comme une continuité : sans la Haçienda il n'y aurait pas eu le Rex, sans le Rex il n'y aurait pas eu F Com... et sans tout ça je ne serais pas où j'en suis aujourd'hui. Toutes ces époques et tous ces moments ont construit qui je suis et ce que je fais aujourd'hui. Je regarde toujours devant et jamais en arrière. J'aime pas la nostalgie, ça m'emmerde. Pour moi les gens nostalgiques sont des personnes qui commencent à décélérer. Même à mes débuts j'ai toujours pensé « futur ». Et je pense que c'est le propre de cette nouvelle génération qui écoute de la techno, elle inclut le passé sans être pour autant mélancolique. Cette génération fonctionne plus à l'envie.

La scène techno s'offre aujourd'hui une nouvelle jeunesse et paradoxalement les grands pontes comme Derrick May, Jeff Mills, Robert Hood ou toi êtes toujours là et écumez les progs des plus grands événements. Tu penses que c’est assimilable à une sorte de « devoir de mémoire techno » ?

Non pas forcément, c'est aussi le cas dans d'autres styles de musique, que ce soit le jazz ou le rock par exemple. Il y a toujours des anciens qui se mêlent aux nouveaux dans les programmations, il faut juste que ça reste cohérent, on ne doit pas être des vieux jukeboxes datés qui jouent de la musique d'hier. Je me sens d'ailleurs très en phase avec la nouvelle génération. C'est la musique que je connais, que je défends, et elle n'a rien de fondamentalement différent avec les nouvelles productions; la musique qui se faisait il y a trente ans ressemble d'ailleurs étrangement à ce qui se fait aujourd'hui. Je n'ai pas l'impression d'être une sorte de « dinosaure », tu vois ? Je ne pense pas que les programmateurs et les jeunes spectateurs nous suivent par nostalgie, je crois qu'ils sont au-delà de ça, ils sont plus dans l'« urgence », ils n'ont pas de temps à perdre et si ce que je jouais ne leur plaisait pas ils viendraient une fois mais pas deux. On ne peut pas les prendre pour des cons.

Tu as connu le monde de la musique avant et après Internet. C'était quoi le mieux ?

C'était pas mieux, c'était juste plus facile de créer des mouvements alternatifs qui le restent pendant un certain laps de temps. Aujourd'hui c'est plus compliqué, tout va tellement vite. Avant c'était plus facile de garder un certain contrôle par rapport au public concerné, ça restait underground pendant un bon moment avant de fuiter. De nos jours il faudrait être draconien, garder tous les téléphones à l'entrée etc... Et encore, il y aurait toujours un mec pour faire un rapport sur Internet. Avant il fallait vraiment s'impliquer pour faire partie d'un mouvement, ça donnait un côté familial, « communauté » que j'aimais bien. Il y avait une quasi spiritualité. Les soirées Wake up au Rex avaient un côté « messe », les gens allaient à la messe. Aujourd'hui la communauté est différente, elle est plus virtuelle.

Selon toi quelle est la capitale mondiale du clubbing aujourd'hui ? Comment se porte Paris ?

Paris ne s'est jamais aussi bien portée, ça c'est sûr, on n'a rien à envier aux autres capitales du clubbing. Pour moi aujourd'hui il y a quatre endroits pertinents dans le monde : Paris, Berlin, Amsterdam et Tokyo. Mais ce n'est que mon avis, les voisins ne te diront pas forcément la même chose.

Tu as souvent expliqué t'adapter aux lignes de conduite des différents labels avec lesquels tu as collaborés. C'est plutôt de la générosité artistique ou de la cohérence créative ?

Je ne pense pas avoir une grande cohérence créative. Je n'arrive d'ailleurs pas à voir le côté « Garnier » dans mes productions, je n'arrive pas à le définir alors que tous mes potes diront « ah ça c'est du Garnier ». Toujours est-il que je pense que quand entames une aventure avec quelqu'un, en l'occurrence un label, il y a deux choses à respecter : tu te dois de rester cohérent avec toi-même en tant qu'artiste, mais d'un autre côté tu ne peux pas faire des coups de pub. En tout cas ça ne m'a jamais intéressé. L'autre point important est que quand tu fais quelque chose dans un label, tu te dois de respecter sa ligne, de parler avec les gens avec lesquels tu démarre une histoire : tu ne vas pas baiser une nuit et te casser le lendemain. Ce n'est pas un « one night stand ». Ce qui m'intéresse quand je vais faire un EP, c’est de savoir pourquoi on va faire un truc ensemble, comment on va le faire et si ce sera cohérent, sinon je ne le fais pas.

Au cours de ta carrière tu as toujours revendiqué un certain éclectisme…

Il faut être éclectique, un mec qui reste dans sa zone de confort est un mec qui est en train de s'enterrer. Si je n'avais fait que de la grosse techno pour prendre du blé, qu'est-ce que je me serais emmerdé ! Pour moi le prochain disque que je vais sortir chez Kompakt est aussi important qu'une journée passée avec des enfants qui font de la musique assistée sur ordinateur.

Tes derniers projets, comme le label SLY (Sounds Like Yeah), qui n'a pas beaucoup de frontières ou les progs du festival Yeah dans lequel tu es impliqué en sont-ils l'expression la plus directe ?

J'ai toujours travaillé en famille, toujours. Je pense qu'on n'est jamais aussi fort que quand on est bien entouré. Et quand j’entre dans un projet, je suis à fond. Donc quand Arthur et Nico du Yeah sont venus me voir pour monter le festival à Lourmarin, j'ai dit go, on y va ! Mais si j'y vais, c'est pour donner de mon temps et pour prendre une tâche, qu'il s'agisse de booker des artistes ou de vider les poubelles. Et si je m'investis dans un festival qui aime autant la pop que le rock et peut-être un peu moins les musiques électroniques, ça veut dire que ça me plaît aussi. Quelque part c'est parce que j'y trouve une cohérence. C'est pareil pour SLY : bien sûr on a d'abord sorti Husbands, puis ensuite un groupe de métal ou un autre de blues, c'est parce que c'est avant tout la musique qu'on aime. Dans ma vie, la personne qui m'a mis la clef sur le contact de la musique techno, c'est Derrick (May, ndlr). C'est un mec que j'idolâtre. La première fois que je l'ai rencontré, je venais de faire un disque et je cherchais un moyen de l'approcher pour lui faire écouter. Je lui ai tendu le disque et lui ai dit « I just made it for fun ! »* et là il m'a répondu avec un air sérieux : « Man, you never fuckin make a record for fun ! »**. C'est une phrase qui est dans ma tête depuis vingt-huit ans.

Tu viens de rejouer au Bataclan avec Arnaud Rebotini, Voiron et Gordon. Comment as-tu vécu cette soirée ?

J'étais très tendu. Je ne savais pas du tout comment ça allait se passer en arrivant, parce que c'est lourd de sens. Je me suis demandé quel titre mettre pour faire passer un petit message. J'ai décidé d’isoler une a capella qui chante en boucle « Freedom », je ne sais pas si les gens l'ont perçu dans la salle mais j'avais pas envie de prendre le micro pour faire un truc trop solennel. En tout cas c'était une soirée avec beaucoup d'émotion, il y avait un vrai truc, il s'est passé quelque chose d'assez fort dans la salle. Je suis très content de l'avoir fait.

Tu as fêté ton cinquante-et-unième anniversaire. Si tu devais retenir une seule chose de ce demi-siècle, ce serait quoi ?

La violence des gens. Je dois rester quelqu'un de très naïf mais je suis toujours effaré par la violence et la méchanceté de certaines personnes. Ou plutôt par leur connerie, c'est peut-être ce que j'aurais dû dire. Parce que la connerie t'amène à être violent, intolérant ou à voter pour une personne comme Trump. Logiquement, on devrait apprendre de nos erreurs mais malheureusement je pense que la connerie ne fera que gagner du terrain en avançant. On a encore quelques années de noir avant de pouvoir voir la lumière..

Samedi 17 décembre au Weather Winter au Paris Event Center, M° Porte de la Villette. Prix : 42e la soirée.

* « Je l'ai fait pour déconner »
** « Ne fais jamais de disque pour déconner »

 

Infos
Tarif

42€

Lieu

Paris Event Center
20 avenue de la porte de la Villette
75019 Paris

Horaires

20h à 08h

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