© Jerome Witz
29 novembre 2017  / Concerts

Interview : Mélanie de Biaso

Stéphane Koechlin
29/11/2017

La jeune chanteuse belge est insaisissable. En trois albums magnifiques, elle a su imposer sa musique atmosphérique, faite de mélodies élevées et de rêves lyriques. Rencontre avant son concert du Trianon.

Vous avez grandi à Charleroi. Vous venez d’une famille de musiciens ?

Mélanie de Biasio : En quelque sorte, car ma grand-mère italienne écoutait beaucoup de musique italienne. À la mort de mon grand-père, son nouveau compagnon de route était sa radio. Elle écoutait des grandes voix : Tino Rossi, Pavarotti, Maria Callas. Quant à mon grand-père maternel, il était musicien de bals. La semaine, il travaillait à l’usine, et le week-end, il jouait de nombreux instruments : claviers, accordéon, clarinette, saxophone. Je n’ai pas assisté à ses concerts mais je me souviens de sa maison, une boîte aux trésors pour moi. Mes parents travaillent dans le social. Chez eux, j’écoutais du Pink Floyd.

Et votre enfance à Charleroi ?

Une ville plutôt bouillonnante. J’ai le souvenir d’une enfance colorée avec des sorties, des rencontres. C’était plutôt l’école qui m’ennuyait, on y passe beaucoup de temps assis sur un banc. Un enfant ne pense pas, il a plutôt besoin de rêver. J’étais l’oiseau qui regardait par la fenêtre. Heureusement que la musique était là.

Pourquoi avez-vous choisi de jouer de la flûte ?

Je ne sais pas, peut-être en voyant des artistes africains à la télé. La flûte m’a intéressée assez jeune, elle est une sorte de continuité de ma voix d’enfant. Je l’utilise d’ailleurs sobrement, comme ma voix. Elle me met en lien avec les musiciens. Quand j’ai fini avec les mots, elle continue le son.

Vos parents ont accepté votre choix de devenir musicienne ?

Ils n’ont pas opposé de résistance, ils voyaient un enfant heureux. Ils m’ont appris à tenir mes engagements : 'tu le fais ? Fais-le à fond !'. Je ne suis pas une grande travailleuse mais j’aime jouer. Et puis est arrivée ma première expérience live avec un orchestre, une tournée au Canada. J’avais 12 ans et j’avais appris mes gammes toute seule à la maison. Ce travail m’avait rendu triste, j’avais l’impression d’être à l’école. Rejoindre un groupe m’a permis de comprendre pourquoi j’avais appris cet alphabet, pour communiquer avec un ensemble. C’était le partage. Ce voyage a été une révélation.

Quel souvenir gardez-vous de vos études au Conservatoire ?

C’est une belle plateforme de rencontres, même si je ne me suis pas du tout entendu avec mon professeur de jazz. Avec un groupe de copains, le soir nous donnions des concerts, nous faisions de la musique improvisée. Le Conservatoire ne répondait plus à mes attentes, surtout que je pouvais prendre des cours ailleurs. Avec la prof, je me suis mise d’accord. À la fin de l’année, elle me notait malgré tout présente.

Vous avez failli perdre votre voix…

Tout à fait, après une tournée en Russie qui s’est mal passée, pendant un terrible mois de novembre. Nous avions commencé par Berlin, la Lituanie, puis Saint-Pétersbourg et Moscou. Nous étions quinze, une partie faisait la route à bord d’un van, l’autre en train. C’était dur. J’étais la seule fille du groupe, la chanteuse, ce qui ne me dispensait pas de charger le lourd matériel à bord du van : deux batteries, les consoles… Ça a été mon service militaire (rires). Nous dormions dans des squats. Je n’avais pas l’habitude, j’ai pris froid. Je suis tombée malade et j’ai dû attendre avant de rentrer. J’avais totalement perdu ma voix, j’ai suivi des séances d’orthophonie. J’ai dû arrêter tous mes groupes, tous mes projets. Je venais de sortir du Conservatoire avec un premier prix d’excellence. Finalement, cet incident a été une chance car j’ai dû réapprendre à écouter autrement. Je n’avais plus de voix. Que reste-t-il alors ? Un corps en souffrance mais un corps quand même. Ce corps respire. Qu’est-ce qui pourrait l’aider à respirer ? J’ai donc travaillé le souffle, privilégié le micro. Cet accident a été ma plus belle expérience de vie. Je pensais avoir tout perdu.

Comment concevez-vous votre musique ?

La question est : comment mettre du personnel dans une musique et la rendre universelle ? Je suis une personne lente. Chaque chanson me prend du temps. Je cherche à concevoir un écrin où l’autre s’autorise à ressentir, à se ressentir. Quand je vais voir un film, j’ai toujours besoin qu’on me laisse l’envie d’avoir envie, et moi je veux permettre à l’auditeur d’aller dans son univers à travers ma voix, mes sonorités. Ce n’est pas simple de n’entrer dans aucune référence, aucune boîte. Je ne crée ni de la pop ni du jazz, encore moins de l’impro. J’ai encore des refus, la radio hésite à diffuser mes titres.

Vous êtes très attachée à Charleroi. Paris ne vous tente pas ?

Je n’ai même pas envie de penser à m’y installer, mais j’aime bien y venir. À Paris, j’ai composé l’une de mes chansons, “Sitting In The Stairwell” dans l’appartement d’un ami qui vit du côté de Saint-Germain-des-Prés. Je l’avais rencontré en Belgique, il a cru en moi quand je n’étais pas connue. Quel plaisir pour lui de voir que j’ai aujourd’hui des articles dans Télérama ou… À Nous Paris (rires). Il me suit depuis longtemps. Il fait du vin du côté de Bordeaux, et pendant ses absences, il me laisse son appartement. J’allais y dormir quand je n’avais pas les moyens de payer un hôtel et que j’avais besoin de me rendre à Paris. J’avais enregistré cette chanson sur son bureau, j’avais utilisé un petit appareil.

Vous nourrissez votre prose de lectures ?

Je ne suis pas une grande lectrice. Mais j’aime bien Antigone d’Henry Bauchau et les livres d’enfants comme La Conférence des oiseaux illustré par Peter Sis. Ses dessins sont sublimes, les textes de ce conte me rappellent Le Petit Prince. Cette littérature est directe, le choix des mots simples.

Il paraît que vous avez une sœur jumelle, aussi musicienne.

Je ne parle pas trop d’elle, nous n’avons pas du tout la même vie. Elle est maman, a une petite fille et fait de la musique pour enfants. Je ne sais pas si vous l’entendrez un jour, j’ignore vers quoi elle se dirige.

Pourquoi avoir accepté que vos chansons soient remixées ?

Quand la maison de disques vous le propose, vous avez cette réaction de demander : « Pourquoi ? À quoi cela peut servir ? » Puis, en tournée, j’ai participé à une émission pour la BBC 6 qu’animait Gilles Peterson et j’ai eu envie de lui donner les clefs. Il m’a présenté son histoire à lui, la musique ne m’appartenait plus. J’ai pu garder mes distances.

Lundi 4 décembre à 19 h 30 au Trianon,
80, boulevard Rochechouart, 18e, M° Anvers. Places : de 28,60 à 30,80 €. Tél. : 01 44 92 78 00.

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